Enregistré et Mixé par Bruno Dejarnac

Mano Solo Album Rentrer Au Port - Sortie le 28 Septembre (La Marmaille Nue)

« J'avance (…) j'avance, je me déchire la panse, et je mange des expériences, et je chie toutes les souffrances».


Comme il le chante sur «J'avance », titre en ouverture aux allures de manifeste spontané, Mano Solo n'a jamais été un adepte du surplace et des p'tites habitudes.

Depuis son premier album il y a seize ans, il ne cesse d'avancer, conforté par l'amour que lui envoie son public, stimulé par l'adversité. Lui qui a eu 14 ans en 1977 reste dans sa tête ce même gamin à l'esprit punk, jamais rassasié, toujours révolté. Le considérer comme un chanteur triste, ça revient à passer à côté de cette rébellionqui lui colle à la peau, cette dimension de rocker qui transforme la rage en chansons incandescentes.

«J'ai toujours dit que je faisais une musique de combat. Mon but c'est de donner envie aux gens de foutre des coups de pompe dans ce qui les emmerde ».

Certes, derrière Rentrer au port, son dixième album (en comptant Les Frères Misèreset les Lives), il y a le besoin, après avoir assez navigué, de rentrer et se poser quelque part. Ni pour s'endormir ou mollir, mais pour mieux se reconstruire. Ça fait quatre ans, justement, qu'avec le phénoménal accordéoniste Régis Gizavo (Malagasy All Stars, Cesaria Evora), le guitariste voyageur Daniel Jamet (ancien – notamment – de la Mano Negra) et Fabrice Gratien (La Gosse) au piano et à la trompette, il construit une formation à la complicité rare. Pendant des journées entières, ces quatre-là jouent, s'amusent, improvisent.

Et ça s'entend : les chansons de Rentrer au port, vivantes et respirant la joie d'être ensemble, sont empreintes de la joyeuse alchimie («une vraie symbiose et ce n'est pas un mot vain») qui existe entre eux.  En chef de bande émerveillé par les couleurs (Rock, Jazz, Musette, on en oublie) et les thèmes musicaux que ses trois compères développent, lui sait qu'avec ce groupe il tient un filon. Très souvent, il ne lui reste plus qu'à se baisser pour ramasser les pépites, figer ces instants afin de les transformer en morceaux de bonheur. Lui viennent alors des mots qui, piochés dans sa poésie personnelle, vont refléter son état d'esprit ou la fulgurante phrase qui va la mieux résumer son humeur du moment.

«J'ai dû écrire la moitié de cet album en même temps qu'ils jouaient ».

Entêtante et lumineuse comme une aube nouvelle, «Chaque matin » est arrivée comme ça, en dix minutes, le dernier jour de studio. Fabrice Gratien a placé des fourchettes dans son piano pour avoir un son bien bastringue puis les paroles de Mano ont coulé comme un tendre filet de miel : « Depuis que j'ai la chance chaque matin / D'ouvrir mes yeux sur les tiens… ».

Al'inverse, l'histoire des «Enfants païens » qui deviennent «des hommes en guerre» est d'abord née sous la forme d'un slam de plusieurs dizaines de minutes, résultat d'une séance enfiévrée d'écriture automatique comme le pratiquaient les surréalistes. Pour la chanson, il n'en a gardé que la substance, que la flamme. Mano n'a pas de meilleure muse que la liberté dont il jouit depuis toujours, elle qui représente pour lui un vrai besoin vital.

Contrairement aux tenants de la chanson française bien peignée dont l'ambition consiste à réciter scolairement les classiques et à s'agenouillerdevant les aînés, lui continue d'opposer sa farouche indépendance de franc-tireur. Dans le domaine de la chanson, s'il reconnaît avoir écouté plus jeune Higelin ou Renaud, il reste ce créateur dont l'inspiration n'a pas d'horizon (les musiques tzigane, balte, africaine, etc.) et qui cherche surtout à se libérer de ses influences.

«C'est une chance pour moi de ne pas être très cultivé en chanson française », rigole-t-il. «De toute façon, ma musique, qu'elle tourne en Valse ou en Reggae, je vois ça comme du Rock.» Et s'il porte aux nues Tom Waits, quelqu'un qui lui donne envie, jamais il ne lui viendrait l'idée de l'imiter ou de le singer.

En revanche, comme l'Américain le fait avec ses albums, Mano nous transporte directement dans son uni- vers attachant, fragile et dur. Le rire y suit aussitôt les larmes, le malheur de l'amoureux déçu fait place à un bonheur plus grand quand éclate de nouveau la passion – pour un(e) autre. Entre le magnifique «La Rouille» porté par la guitare vénéneuse de Daniel Jamet et «Les Chevaux d'Aubervilliers », chanson autrement plus enjouée et énamourée, il y a, entre les lignes, l'histoire universelle d'un cœur blessé qui se remet à battre.

Quand Mano raconte sa vie, tous peuvent s'y retrouver : «Les Enfants des autres »que l'on croit les siens, l'envie de «Partir ailleurs » qui taraude et enfin les élans amoureux de «Chaque matin »que chacun ressent. «Ça scintille » qui clôt l'album tout en gravité, ne dit pas autre chose. "Rentrer au port" mérite d'être écouté en profondeur. Car avec les chansons de Mano, rester en périphérie revient à ne pas capter l'âme, la joie et l'esprit de résistance qui se dégagent des mots et des mélodies.


Vincent Brunner

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